« Nous autres » : l’Algérie du futur et le futur de l’Algérie ?

Tsa; le Dimanche 27 Novembre 2016
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“Nous autres : éléments pour un manifeste de l’Algérie heureuse” est un ouvrage collectif de quatorze auteurs dirigés par Amin Khan paru en octobre aux éditions Chihab.
Parmi les auteurs, on retrouve l’écrivain Chawki Amari, le poète Habib Tengour, l’historienne Malika Rahal, les médecins Farid Chaoui et Nassima Metahri, de nombreux journalistes comme Said Djaafer, Akram Belkaid, Zineb Kobbi, le sociologue Ahmed Ben Naoum, l’économiste Mouanis Bekari, Slim Benyacoub spécialiste de l’environnement et d’écologie, Mouloud Boumghar spécialiste en droit international, et Nedjib Sidi Moussa spécialiste en science politique.
Des profils variés qui s’interrogent sur l’Algérie d’aujourd’hui et son passé pour essayer de profiler l’Algérie du futur et offrir « une pensée utile à la société algérienne parce qu’elle lui permettra de sortir du doute et du désarroi, de combattre les archaïsmes, l’ignorance et l’aliénation, de remettre en question la fatalité de la domination, d’exercer sa volonté et de maîtriser son destin. »
Comme l’énonce le titre, Nous autres n’est pas entièrement un manifeste, l’ouvrage se veut une somme d’éléments, peut-être pour en produire un ultérieurement, et en cela il en contient l’essence.
Construit en une série d’articles, Nous autres se situe entre synthèse et op-ed à travers lesquelles chaque auteur se penche sur son domaine d’expertise et réfléchit chronologiquement aux actions politiques, sociétales, économiques ou esthétiques passées qui ont défini la direction du grand navire qu’est l’Algérie. Chaque contribution se termine en forme de réflexion pour corriger ou redresser le bord vers l’horizon d’une Algérie heureuse.

Parmi les contributions à noter, celles de Malika Rahal, Ahmed Ben Naoum et Farid Chaoui se distinguent particulièrement pour les sujets qu’ils abordent et la qualité de leurs analyses.
Dans sa contribution intitulée Nous Autres Historiens, l’historienne Malika Rahal s’interroge sur l’absence d’historiographie de l’Algérie indépendante : « On peut donner plusieurs explications à l’absence de champ de l’histoire du temps présent. […] Il y a tout d’abord le poids de l’écrasante guerre d’indépendance, qui fait écran à d’autres périodes de l’histoire. […] Le second frein au développement d’une histoire de la post-indépendance est lié à l’accès aux archives nationales ». Avec pour résultat que « cette absence d’histoire en matière de récit est qu’il n’existe pas de récit cadre, ou de chronologie maîtrisée, permettant aux témoins d’adosser leur témoignage. »
Entre un manque d’archives, de récit cadre, et face à des lois sur les périodes contemporaines qui ne favorisent pas les recherches, Malika Rahal pose donc la question « de savoir où s’écrira l’histoire de l’Algérie contemporaine dans les années qui viennent », en Algérie ou à l’extérieur ?
Alors que les recherches en histoire contemporaine ne sont pas encouragées dans le pays, ni par les conditions d’études, ni par les lois cadres, et que l’intérêt se multiplie hors-frontières, une diaspora d’historiens en produira une partie, mais comme le souligne Malika Rahal, « la diaspora des historiens doit alors se penser dans son rapport au pays d’origine. 1962 comme accession à la souveraineté nationale et comme révolution exige – au sens historique et politique le plus fort du terme – que l’écriture et la pensée de l’histoire ne soient pas externalisées au Nord. Dans ce domaine aussi, il me semble indispensable qu’il y ait une « primauté de l’intérieur sur l’extérieur ».
Dans son constat sur les politiques de santé de 1962 à 2016, Farid Chaoui retrace les décisions qui ont construit et déconstruit son système.
Pour Farid Chaoui, le besoin d’une orientation idéologique claire et explicite est un élément clé pour concevoir et livrer un système de santé acceptable et accepté : « Notre politique de santé reste assez ambiguë quant à son orientation idéologique. La question est cruciale : compte tenu de l’importance des défis et de l’attachement de la population algérienne au principe de l’équité à l’accès aux soins, la société devra opérer un choix sur la nature du système de santé à construire ; un système « hypermarché de la maladie » dans lequel chaque citoyen achète des soins en fonction de ses moyens ; ou un système national dans lequel la santé est considérée somme un socle de la cohésion sociale et reposant sur les principes de solidarité et d’équité ».
Ahmed Ben Naoum, quant à lui, analyse le M’zab et son rapport à la citoyenneté : « Ce qui se passe au M’zab n’est pas un trouble singulier. Il est bien plus que significatif d’un problème qui touche cette région de manière aiguë ; il est symptomatique d’un autre problème beaucoup plus important, qui peut toucher l’ensemble de la société algérienne et, au-delà, le Maghreb tout entier ».
En s’interrogeant sur la signification des événements violents qui ont marqué la région, Ben Naoum retrace le circuit d’une violence que l’on retrouve un peu partout à travers le pays : « Depuis l’indépendance de l’Algérie, et régulièrement, des conflits plus ou moins violents — que la presse et les médias francophones principalement, ont toujours qualifié de ‘communautaires’ ou même et de plus en plus ‘d’ethniques’ — ont agité des villes à l’Est du pays ou, bien plus souvent, en Kabylie et dans la Vallée du M’zab. Ces conflits sont provoqués par des incidents qui, au premier abord, paraissent n’avoir aucune justification communautaire, d’autant qu’ils sont tout à fait mineurs et le plus souvent ne concernent que des individus ou des groupes d’individus, dont les motivations ont peu à voir avec les ‘ethnies’ et autres ‘tribus’ »
Pour Farid Chaoui, la perception que l’État de ces violences et la relation « société, pouvoirs et régulation des conflits » est cruciale pour comprendre et dénouer les enjeux : « Entre l’idéal ontologique républicain et la réalité anthropologique, sociologique, économique, politique et religieuse, la transition sera courte mais violente ou lente et paisible et donc voulue par la société. De cela, il faut absolument que la classe politique algérienne prenne conscience et se préoccupe beaucoup plus de la société réelle ».
L’introduction de Nous autres insiste sur le fait que l’ouvrage n’est pas un bilan : « Il ne s’agit là donc ni d’un ‘Bilan/Perspectives’, ni d’un ouvrage académique, ni d’un manifeste ‘politique’, mais d’un ensemble qui fait toute la place exigée par de vraies analyses, à la science, à la politique, à la philosophie, à la littérature, sans autre objectif que celui de donner lieu à une réflexion rigoureuse et à une discussion sereine sur les dynamiques à l’œuvre dans notre société. »
Mais si l’ouvrage ne se veut pas se définir ainsi, il se constitue tout de même en tant que tel, en ce que chaque auteur fait justement état d’une situation et fait le point, dans l’espace et dans le temps, sur le résultat des actions entreprises.
L’ouvrage s’adresse à tous, aux non-initiés comme à ceux qui suivent de près les questions soulevées dans cette collection, et certainement à tous ceux qui se sentent concernés par le futur de l’Algérie. Mais beaucoup de conclusions, que l’on retrouve souvent ailleurs et non moins bien développées, restent floues quant à leur message et à l’audience visée.
Seul grand bémol est un élément de langage répété dans plusieurs contributions : la formule ‘Les Algériens’.
Une description de soi incompréhensible pour une réflexion qui se veut objectivement interne et intime. Se percevoir à la troisième personne, c’est se placer encore plus loin qu’hors de soi, c’est être étranger à son propre corps.
‘Les Algériens’, un qualificatif très loin du ‘Nous’ qui donne pourtant le titre à cet ouvrage.
Le « nous », cette désignation essentielle à la description de notre reflet et à notre compréhension de celui-ci. Le seul descriptif à l’intérieur duquel on se reconnait pluriel sans s’écorcher, le seul exemple défini de la reconnaissance de notre pluralité, notre indépendance orale et écrite par excellence : Hna.
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“Nous autres : éléments pour un manifeste de l’Algérie heureuse”, collectif, Chihab, octobre 2016, pp. 123.

Categorie(s): actualité

Auteur(s): Nadia Ghanem

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