Matthieu Auzanneau.
Journaliste spécialiste des questions pétrolières : Le déclin est inévitable

Elwatan; le Vendredi 4 Mars 2016
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- Votre ouvrage retrace le lien historique entre le développement industriel et le pétrole, qui est la source d’énergie principale tout au long du XXe siècle. Comment sont-ils liés ?

Quand on observe des graphiques, on remarque que l’évolution de la croissance du PIB mondial est presque parallèle avec l’évolution de la courbe énergie. La croissance des pays est proportionnelle à la consommation d’énergie. Il y a également une relation intime entre les volontés de puissance et la capacité à mettre la main sur les ressources énergétiques.

Lors de la Seconde Guerre mondiale, les batailles de Stalingrad et Pearl Harbor était liées à la volonté d’obtenir des ressources énergétiques. Adolf Hitler a expliqué qu’il fallait arriver à Bakou, dans le Caucase, pour l’énergie. En février 1945, après la réunion de Yalta, le président américain Roosevelt rencontre Abdelaziz El Saoud pour sceller une alliance sécurité contre pétrole.

ette alliance s’est maintenue malgré le 11 septembre. Le pétrole est bien l’épine dorsale de l’histoire économique du XXe siècle. Il a également un rôle structurant dans l’émergence du capitalisme moderne et de Wall Street. Les deux plus grandes banques américaines, Chase et Citibank, et la plus grande banque d’affaires française au XXe siècle, ou européenne comme Rothschild, se sont déployées grâce aux profits de l’or noir ; dans le cas américain avec la Standard Oil, dans le cas français à travers la Shell et ce qui va devenir Total..

- Aujourd’hui, les discours politiques parlent pourtant déjà de transition énergétique. On les imagine mal abandonner la recherche de puissance. Ce ne sont que des mots, selon vous ?

L’épuisement des ressources, on ne le voit pas. La majorité des gens est dans le déni. Pourtant, dès l’exploitation des premiers puits de pétrole, il y avait une minorité de personnes qui alertaient du risque. Notre croissance est fondée sur des ressources qui vont s’épuiser. C’est comme si on sciait la branche sur laquelle on est assis. La transition énergétique sera de toute manière plus chère et plus compliquée.

Je pense que la «croissance verte» finira par être une chimère, parce que la croissance est historiquement liée au pétrole, source irremplaçable d’abondance bon marché. L’or noir a longtemps été une source de profit sans égal parce qu’une fois le puits foré et le pipeline branché, il n’y avait pratiquement plus d’investissements à faire. C’est en train de changer. Il faut sans cesse aller de plus en plus loin pour trouver les nouvelles sources de brut capable de compenser le déclin de bon nombre de régions pétrolifères anciennes qui ont commencé à s’épuiser.

- Vous dites également que l’Algérie a atteint un «pic de production pétrolière». Qu’est-ce que cela signifie ?

La production de pétrole a augmenté, puis elle a baissé pour des raisons bêtement géologiques : lorsque vous videz un verre, il se vide. La baisse de la production atteint 15% depuis 2007. Or, cette année-là et jusqu’en 2014, le prix du baril était exceptionnellement élevé, le pays disposait des revenus nécessaires pour investir dans l’exploitation et poursuivre la production : cela prouve que le problème n’est pas économique, il est fondamentalement physique.

Aujourd’hui, avec la baisse des prix, il est encore plus dur d’investir, c’est-à-dire de rajouter des puits et des pompes, de payer des géologues pour cartographier encore mieux les gisements par exemple. Avec la chute actuelle des investissements, on prévoit une baisse de la production mondiale en 2016. Le pic pétrolier est un phénomène physique mondial : l’Algérie n’est pas un cas isolé.

- Faire remonter la production algérienne est donc impossible ?

Ce n’est pas impossible, mais plus le temps passe, plus le pétrole est compliqué à extraire, plus il y a de coûts. A terme, le déclin est inévitable. La production peut osciller un certain temps, mais elle finira par chuter.

- Dans votre ouvrage, vous faites le lien, tout au long du XXe siècle, entre crises géopolitiques et pétrole. Vous faites à nouveau le lien avec la guerre en Syrie. Vous dites que la crise syrienne peut devenir le cas d’école d’une «crise écologique totale». Pourquoi ?

Dans le cas de la Syrie, le pétrole semble être l’un des facteurs de la crise. Damas était un producteur de pétrole important. Le brut était la première source de devises avec le tourisme. A la fin des années 90’, la Syrie atteint un plafond de production, puis la production s’effondre à partir de 2003, entraînant d’importantes pertes de revenus. Cela coïncide aussi avec une politique d’austérité, les subventions sur l’essence et l’alimentation sont réduites. Il s’est passé un phénomène similaire au Yémen. En Syrie, la grande sécheresse de 2007 à 2010, probablement une conséquence du réchauffement climatique, pousse plus de 1,4 million de personnes à quitter les campagnes.

La baisse de la production a fait diminuer les entrées de devises et cela a fragilisé l’Etat. L’histoire montre qu’après une chute d’approvisionnement en pétrole, deux modèles existent. Après la chute de l’URSS, la Corée du Nord et Cuba qui dépendaient des exportations soviétiques se sont retrouvées en panne sèche. Dans le cas de la Corée du Nord, les tracteurs se sont arrêtés et il y a eu des millions de morts. A Cuba, le climat est plus clément, on a assisté à la renaissance des cultures vivrières. Aujourd’hui, le pays est reconnu pour son agro-écologie.


 
Matthieu Auzanneau

41 ans, est diplômé de l’Institut d’études politiques de Bordeaux. Il débute le journalisme en 1998. Il travaille au Canard Enchaîné, à L’Expansion, à Transfert, puis pour le journal Le Monde où il était spécialiste d’écologie. Il commence à travailler sur la thématique du pétrole en 2002.

Aujourd’hui, il écrit pour le blog Oil Man sur lemonde.fr, et travaille pour The Shift Project, une association financée par des industriels français pour faire de la veille d’information sur la question de la transition énergétique.

Categorie(s): culture

Auteur(s): Beratto Leïla

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