Raouf Boucekkine. Professeur d’économie : «Il est de notre intérêt que l’emprunt obligataire national marche bien»

Elwatan; le Mardi 15 Mars 2016
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- Pourquoi le gouvernement s’est détourné de l’endettement extérieur ?

Honnêtement, je n’ai pas entendu le Premier ministre ni aucun membre du gouvernement faire l’apologie de l’endettement extérieur depuis longtemps. Donc, votre question me paraît légèrement spécieuse. Par contre, beaucoup d’experts (parmi eux un ancien ministre) ont déconseillé l’endettement extérieur très récemment.

En ce qui me concerne, cela fait bien longtemps que je recommande de ne pas emprunter cette voie. Dans la contribution largement diffusée par votre journal avec mon collègue Nour Meddahi en octobre 2015, nous expliquions que l’Algérie a prêté une très grande partie de ses réserves de change à des taux très bas (au maximum 2%) aux grandes économies du monde (Etats-Unis, Europe, Grande-Bretagne et Japon), alors qu’un emprunt international nous coûterait beaucoup plus cher, au minimum 5%.

Par contre, le financement de projets concrets, impliquant en particulier (cofinancement et donc endettement international), peut être acceptable à mon avis à la double condition que le projet en question soit d’une importance stratégique pour la diversification économique du pays et que les coûts, les risques inhérents et les profits anticipés soient équitablement répartis entre les partenaires. Je l’ai écrit à propos du projet sino-algérien du port d’El Hamdania. Il ne faut pas considérer non plus l’endettement extérieur comme haram.

- Que penser de l’emprunt obligataire national comme alternative ?

Une fois que vous écartez à juste titre l’endettement extérieur et vu l’épuisement prévisible du FRR, il ne reste plus que les financements monétaire et obligataire.

Le financement monétaire, c’est-à-dire la planche à billets, est néfaste à terme et pas seulement pour l’inflation induite : il conduit à des distorsions comportementales graves qui peuvent durablement handicaper la bonne marche de l’économie (type bulles, shadow banking... comme en Chine après 2009) et conduire à des résultats inverses de ceux escomptés (notamment baisse à terme des revenus du seigneuriage, appelé effet de Olivera-Tanzi en théorie économique). Il est de notre intérêt donc que l’emprunt obligataire marche bien, il ne faut pas voir dans cette campagne une initiative besogneuse pour résorber les déficits publics, mais un vecteur crucial de modernisation de nos marchés financiers, notamment le marché obligataire et du financement de notre économie.

Comparée à des pays comme la Turquie, la profondeur des marchés obligataires arabes, singulièrement d’Afrique du Nord, est très faible. Il y a beaucoup de marge dans ce domaine. Le marché obligataire peut aussi servir à financer des infrastructures de tous les opérateurs économiques, c’est l’une des clés du décollage de pays comme la Malaisie.

- Quelles sont les chances de succès de l’emprunt ?

Il est crucial que l’emprunt réussisse et de mon point de vue, le gouvernement doit déjà entamer une campagne de communication vigoureuse pour expliquer sa portée stratégique. La rémunération annoncée (5%) est une bonne base, elle est certes légèrement supérieure à l’inflation courante, mais c’est un très bon rendement par rapport à bien d’autres placements en Algérie. Et il ne faut pas exclure un réajustement en cas de glissement inflationniste non anticipé.

L’aspect le plus délicat est ce que les économistes appellent l’effet d’éviction qui, sous des formes et des canaux de transmission divers, conduit à la baisse des financements disponibles pour les autres opérateurs économiques consécutivement à l’émission des obligations d’Etat. Il s’agit d’un phénomène inhérent aux emprunts obligataires souverains, qu’on a observé récemment par exemple en Egypte. C’est un aspect crucial dans notre pays, car des groupes importants comme Sonelgaz et Sonatrach ont également des besoins de financement, et seul Sonatrach semble armé pour emprunter à l’international. Nous travaillons à cette problématique avec mes collègues Nour Meddahi et Elies Chitour.

 

Categorie(s): economie

Auteur(s): Roumadi Melissa

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